See how they run like pigs from a gun
see how they fly
-- I Am The Walrus, The Beatles
Falloujah, 17 juillet 2004
Redouane El-Hakim ne vit rien. Il eut juste le temps d'entendre un gloussement de loutre en acier, sifflement rauque surgi des entrailles d'une bête improbable. D'abord il n'y eut rien, et puis tout de suite après l'ombre de l'hélicoptère le couvrit de son voile mortel.
Des bouts de métal chauds fusèrent de partout soulevant une épaisse vague de débris. Redouane peinait à voir au-dessus des embruns de poussière soulevés par les rafales. Son ange exterminateur prit de l'altitude, devenant de plus en plus petit dans le ciel bleu clair, avant de foncer à toute allure vers une nouvelle cible.
L'hélicoptère parti, Redouane prit conscience que sa chemise et son pantalon, tailladés et trempés, lui collaient à la peau. Une flaque rouge s'étalait à ses pieds ; il ne comprit pas tout de suite qu'il s'agissait en fait de son propre sang.
Plus par étonnement que par accès de faiblesse, il laissa tomber sa kalach et se mit à genoux. Toujours sans ressentir la moindre douleur physique, il regarda ses mains écarlates.
Il sentit qu'il se vidait. Et vite.
L'odeur de sang et de merde, qui le rappela un fort remugle de tournante, lui assaillit les narines. Les premiers débordements de plasma lui arrivaient à la glotte.
Il ne fut pas pris par le tournis mais plutôt par une spirale descendante en vrille supersonique qui le cloua au sol. Il se mit sur le dos. Tout allait très vite maintenant. Comme sur le périph' avec son pote Abdelhalim, dans une caisse chouravée dans le parking de Bercy 2, son pied à fond sur le champignon. Bien qu'allongé par terre, il se sentit plaqué contre le sol par cette sensation d'accéleration. La nausée ainsi provoquée fut insupportable.
La désagrégation des matières organiques et des processus cérébraux s'accéléra. Redouane sentit qu'il avait horriblement froid. Boyaux dévissés, sang dépréssurisé, esprit et conscience s'effilochaient dans une déprogrammation ultime. Les turbines de toutes ses forces vives passées en marche arrière, l'entremêlage des mécanismes définissant son moi se détortillait en rebobinage rapide. Écroulement de la double hélice. Le soft de son ADN verrouillé en mode trap. Saint downloading hélicoïdal.
Redouane fut pris d'un soubresaut terminal qui lui extirpa son dernier souffle.
January 28, 2005
January 11, 2005
Rade terminus
Gerbes de pixels, autant de balles traçantes, éclosaient en mots sur l'écran. Pixels scintillants de pulsions vibratoires rangés en lignes de texte défilant sur l'écran du bas vers le haut, le tout occasionnait de curieux effets visuels: persistances rétiniennes sous forme de néons fantomatiques qui nimbaient le clavier.
Je retapais toutes mes notes manuscrites. Il s'agissait ni plus ni moins que de circonscrire une nouvelle géométrie du langage, des ressources lexicales et dogmes syntaxiques, qui seraient à même de me faire passer du récit linéaire à l'écriture asymétrique. La contextualisation passée au tamis Mandelbrot de la fractalité linguistique. La culture d'un jardin aux sentiers narratifs qui bifurquent. Vu l'objectif, le travail était déjà très mal entamé.
Je m'enfonçais dans ce magma sémiotique en tâchant de m'en faire l'interprète. Explorateur et cartographe de cette région occupée par les signes et où rien n'était, sur le moment, lisible. Chercheur de compréhensibilité dans cette toile de relations opaques, vaste réseau de forces occultes comme celles qui transforment un morceau de charbon en diamant étincelant.
Il était question de pousser inlassablement jusqu'aux limites et habiter cette périphérie nébuleuse à la recherche du seul passage qui mène vers le terrain éloigné et fécond où résident de nouvelles formes intransigeantes. Les sensations, les impressions se juxtaposaient en faux départs, des paragraphes morts-nés immédiatement balayés allaient s'additionner à un patchwork de fausses couches. Autant de lignes de fuite vite taries.
Ereinté, j'abandonnai.
Le fichier Word supprimé, je sortis dans le froid, les pages manuscrites sous le bras. Un briquet Bic et un sac en papier retrouvé par terre, d'où émanaient les effluves d'un kebab récemment consommé, me permirent d'allumer un feu dans une poubelle métallique qui gisait contre l'entrée du bistrot Sidi Bou Saïd. Je déchirai les pages1 du manuscrit et les jetai dans la poubelle. Chaque poignée de pages fit naître une nuée d'étincelles d'où jaillirent les feuilles follettes qui tournoyèrent au-dessus du réceptacle dans des mouvements de derviches enflammés avant de s'élever vers le ciel nocturne. De tièdes flocons de cendres noires neigeaient silencieusement autour de moi. Confettis congrus.
1: J'ai le souvenir de pages quadrillées, passablement écornées, qui furent parcourues par les pattes d'une écriture minuscule composée de glyphes angulaires. On aurait cru des tracés posés par un défilé de bestioles érudites ou bien par les chenilles encrées d'une armada de nano-blindés.
Je retapais toutes mes notes manuscrites. Il s'agissait ni plus ni moins que de circonscrire une nouvelle géométrie du langage, des ressources lexicales et dogmes syntaxiques, qui seraient à même de me faire passer du récit linéaire à l'écriture asymétrique. La contextualisation passée au tamis Mandelbrot de la fractalité linguistique. La culture d'un jardin aux sentiers narratifs qui bifurquent. Vu l'objectif, le travail était déjà très mal entamé.
Je m'enfonçais dans ce magma sémiotique en tâchant de m'en faire l'interprète. Explorateur et cartographe de cette région occupée par les signes et où rien n'était, sur le moment, lisible. Chercheur de compréhensibilité dans cette toile de relations opaques, vaste réseau de forces occultes comme celles qui transforment un morceau de charbon en diamant étincelant.
Il était question de pousser inlassablement jusqu'aux limites et habiter cette périphérie nébuleuse à la recherche du seul passage qui mène vers le terrain éloigné et fécond où résident de nouvelles formes intransigeantes. Les sensations, les impressions se juxtaposaient en faux départs, des paragraphes morts-nés immédiatement balayés allaient s'additionner à un patchwork de fausses couches. Autant de lignes de fuite vite taries.
Ereinté, j'abandonnai.
Le fichier Word supprimé, je sortis dans le froid, les pages manuscrites sous le bras. Un briquet Bic et un sac en papier retrouvé par terre, d'où émanaient les effluves d'un kebab récemment consommé, me permirent d'allumer un feu dans une poubelle métallique qui gisait contre l'entrée du bistrot Sidi Bou Saïd. Je déchirai les pages1 du manuscrit et les jetai dans la poubelle. Chaque poignée de pages fit naître une nuée d'étincelles d'où jaillirent les feuilles follettes qui tournoyèrent au-dessus du réceptacle dans des mouvements de derviches enflammés avant de s'élever vers le ciel nocturne. De tièdes flocons de cendres noires neigeaient silencieusement autour de moi. Confettis congrus.
1: J'ai le souvenir de pages quadrillées, passablement écornées, qui furent parcourues par les pattes d'une écriture minuscule composée de glyphes angulaires. On aurait cru des tracés posés par un défilé de bestioles érudites ou bien par les chenilles encrées d'une armada de nano-blindés.
December 26, 2004
Grand Theft Ego

Quand l'esprit est retenu lié, il s'efforce de vagabonder dans les dix directions.
Lorsqu'il est laissé libre, il demeure immobile.
J'ai compris qu'il était un animal contrariant, comme le chameau.
-- Saraka, lama tibétain
Grand Theft Ego est une drogue synthétique mise au point à l'Institut International de Neurosciences à Natal au Brésil dans le cadre d'un projet confidentiel commandité par l'armée brésilienne. Le projet (nom de code: Dream Catcher) avait pour objectif de mettre au point un dispositif qui reproduirait sur support informatique une conscience humaine prise à un instant t. L'esprit humain copié-collé et prêt à faire tourner par un système logiciel associé.
Grand Theft Ego est le nom adopté par les dealers opérant sur le marché noir. La formule couramment exploitée pour la mise au point de la version illicite, facilement obtenue sur l'Internet, n'est plus qu'un ersatz frelaté de la version d'origine.
La formule subit de légères variations selon le marché ciblé. Les favalas de Rio, les discos de Miami, les traders à New York, les courtiers à Londres, les boîtes gay à Paris connaissent tous leur cocktail maison.
Sarcelles abrite les plus gros laboratoires clandestins de Grand Theft Ego en Europe continentale et sert de plaque tournante pour les filières qui alimentent les pays de l'Europe de l'Est.
L'agent chimique, dont la structure moléculaire avoisine celle de la méthadrine pure, est utilisé afin de ralentir le fonctionnement des neurones et des synapses en vue de capter leur état. S'ils sont ralentis jusqu'à l'immobilité, les neurones sont pris dans une camisole de force et livrés à un déluge de feu à l'instar d'une pellicule de film figée un instant de trop devant la lampe du projecteur. La folie est la seule issue de ce lieu innomable.
Démuni du bénéfice d'un passé, privé de l'espoir d'un avenir, l'utilisateur habite un présent immobile et éternel, paralysé hors du temps. Passé, présent, et futur fusionnés en un méta-instant réceptacle de tous les instants. L'esprit du sujet est enseveli par ce continuum et l'insoutenable révélation qu'il véhicule.
December 25, 2004
Stream of consciousness 3
Dictée reçue par hallucinations auditives et passée aussitôt en play-back.
December 24, 2004
Stream of consciousness 2
Récit au flux divaguant articulé selon un flou calculé, dans un style parlé qui ne fait que répéter texto la voix qui résonne dans sa tête.