20050901

Black City

Les arbitrageurs de l'apocalypse. Notre lieu de rendez-vous se trouve au deuxième sous-sol d'une tour du 13e arrondissement, une tour réquisitionnée par décret OPAC, comme une part toujours grandissante de l'immobilier parisien. Notre salle de marché est tapie sous les braises de ce Paris délabré, ville immolée par les programmes économiques successivement ébauchés par cette VIème République nationale-socialiste, programmes économiques largués comme tant de bombes au napalm par une génération de leaders politiques gavée d'une pseudo-science bricolée à partir d'une vieille brocante léguée par Naomi Klein, Susan George, Viviane Forrester, Sous-Commandant Marcos et consorts.

Les cambistes des catacombes. Nous travaillons dans les fissures creusées par le décalage entre l'économie réelle et celle qui est dictée par les grands pontes de l'UE2, où nos échanges occultes constituent les carrières virtuelles d'où est minée la richesse de demain. Creative Destruction Inc., société en cours d'incorporation dans l'Interzone et opérant à travers ces interstices furtifs où le marché, piétiné mais jamais vaincu, reprend ses droits naturels.

Les traders du tohu-bohu. La province est sous la coupe de la beggara et les parisiens ont perdu pied depuis belle lurette, leur ville lumière submergée par les hittistes, les crevards, et les anars gravitant autour des divers Black Blocs. La France tourne au régime turbo-féodal. Là-haut dans la rue, tout se joue dans une cour des miracles. Ici bas, au milieu de nos halles souterraines, règnent les cours des marchandises en tout genre. Ici chez nous, c'est Black City. Là où je trempe dans les affaires techno-littéraires.

La sono pulse d'une musique de raï saturée qui fait trembloter les verres à whisky. Je sirote mon Jameson sans glace, 40% d'alcool qui rappelle le taux de chômage officiel. À côté de moi un trader nouveau riche, que je n'ai jamais vu ici auparavant et qui semble être bien parti suite à une forte dose de Grand Theft Ego, pslamodie son baratin d'halluciné: "leftover vibrations of police state paranoia cultivated by narcotics bureaus".

Djamel me fait signe de l'autre côté de la pièce. Je le rejoins à sa table pour lui rappeler qu'il n'est pas question de laisser ces manuscrits en langue bambara à ces connards de fonctionnaires. De vrais bijoux écrits sur peau de mouton, écorce d'arbres, et omoplates de chameau, une belle brochette du patrimoine de l'humanité qui se vendra à prix d'or. Djamel a déniché un lot de plus de 5.000 manuscrits chez un professeur, plutôt mal rémunéré, de l'université de Sankoré à Tombouctou. Je lui confirme que je paie trois fois le tarif Unesco et en espèces sonnantes et trébuchantes. Dès qu'il s'agit de littérature, j'ai la tchipa facile et généreuse.

Une main m'agrippe par l'épaule. C'est Eastern. Il vient aux nouvelles.

-- Alors, qu'est-ce que devient cette séquence neurogénétique ?

-- C'est bon, mais il y a eu quelques complications. J'ai du quitter Copenhague en vitesse, les évangélistes de la CAMBIA commençaient à se douter de quelque chose. J'ai fini par expédier le code vers Natal depuis un Starbucks à Malmö.

-- T'as quand même employé notre codec ?

Ne voulant pas revenir sur cette histoire, je ne daigne pas répondre. Je change rapidement de sujet.

-- Où est Bilal ?

-- au Telex No. 11. Il est sur une affaire. Une histoire de coltan.

Derrière moi Baby, trader hongrois -- Babelon de son vrai nom, fait un boucan d'enfer. Il se fâche avec le trader nouveau riche, qui est manifestement un indigne représentant de la tchitchi parisienne et qui a eu la maladresse de vouloir lui régler une affaire en neuneus.

-- Je vais t'expliquer ça en termes simples, tu sais, style abécédaire.

Il marque une pause avant de se lancer à fond:

-- Mon groupe industriel entre dans la bagarre mondiale du business planétaire et ça brasse plein de billets. Des greenbacks américains, des yuans chintocks, des roupies indiennes, des yens nippons, et j'en passe. Pour connaître la valeur d'un billet donné, rien de plus simple. Il suffit de consulter les taux de change sur ton PDA. Mais il y a plus important que la valeur monétaire, et c'est ce que les européens, qui passent leur temps à essayer de plaire à tout le monde, n'ont jamais voulu savoir.

-- Regarde un peu ces billets et dis-moi ce que tu vois.

Il tend des billets de 50 et de 100 euros à son interlocuteur.

-- Que des portails et des fenêtres. Il n'y a pas un bonhomme sur ces foutus billets. Et ils osent me sermonner avec leur humanisme de pacotille ! Molière, Shakespeare, Cervantes, tous passés à la trappe ! Il n'y a que des points de passage pour transbahuter des Goudas et des Camemberts. Et le pire, c'est que ces points de passage ne servent plus à transiter quoi que ce soit. On préfère les utiliser comme portes de sortie.

-- Derrière chaque dollar américain il y a les US Marines et un melting pot qui donne des résultats. Derrière chaque yuan il y a un tsunami de mains travailleuses et une croissance aussi fiable qu'un métronome. On sait aussi très bien ce qu'il y derrière le yen et la livre sterling. Pareil pour la roupie. Qu'est-ce qu'il y a derrière l'euro ? On ne l'a jamais su. L'euro, ou ce qu'il en reste, ce n'est que du papier. C'est pour ça que personne ne nous respecte.

-- Autrefois, il y avait des identités nationales. Tout ça a été remplacé par une identité européenne bricolée à coups de traités et de déclarations foireuses, c'est à dire par rien. Zéro. Vaporware. L'Europe, ce n'est plus qu'un porte-conteneurs à la dérive qui ne véhicule aucun idéal. Tout est englouti dans un énorme hypermarché Foir'Fouille pour la libre circulation de saucisses, d'écrans plats et de serviettes hygiéniques que plus personne sur ce continent de gagne-petits ne peut acheter de toute façon. Nous avons troqué notre patrimoine contre quelques caisses de marchandises. Même les américains, qu'on dit drogués de la consommation jusqu'à la moelle pourtant, n'ont jamais osé faire une chose pareille !

-- Tes euros, j'en veux pas.

Le mec en face, qui n'en place pas une depuis le début, reste interloqué. Quelqu'un se lève d'une table juste à côté pour lui taper sur l'épaule et lui donner un dernier avis, style conseil amical s'il veut continuer à fréquenter les lieux.

-- Prends-en de la graine, bonhomme.

D'ailleurs, le barman refuse systématiquement les pourboires en neuneus ici. Il leur préfère les codes cryptés qui donnent l'accès à quelques minutes de bande-passante sur l'Underbahn2.

1 : Telex - cabine Internet, à l'instar des Taxi-Phones d'antan, le plus souvent bricolée à partir d'une ligne téléphonique analogue pour éviter la surveillance qui sévit sur les lignes numériques.

2 : Underbahn - terme communément employé en Europe pour désigner l'Internet clandestin.

20050831

Mouvement de foule

Cette pieuvre humaine, tournoyait à la derviche, vrillait autour de la Place d'Italie, dans une débauche kaléidoscopique de couleurs mouvementées.

20050728

Champagne Supernova

Il était particulièrement approprié que le coup fatal porté à cette vieille Europe soit tiré à partir de la Ville Lumière, mégalopole brillante de cette même incandescence terminale qui émane de toutes les étoiles mourantes.

20050628

Ville lumière

La ville tout entière était irradiée de faibles échos, séquelles des ondes ravageuses d'une bienpensance paranoïaque cultivée par les maîtres-censeurs d'une époque révolue.

20050614

Glouglou

Semeurs de la famine intellectuelle contemporaine, tout dans leur attitude rappelle le vide absolu. Âmes creusées par le néant et squattées par la frivolité, les têtes auréolées de leur nullité éblouissante, les corps somnambuliques se dandinent dans ces postures qui évoquent la sclérose des assomés. Sphyncters oraculaires atteints d'une incontinence verbale actionnée par cet imbécile gymnastique des mâchoires, cette robinetterie orale débite des sous-maximes pressées en jus de consensualités et du concentré de vanité. Déchets cérébraux passe-partout rendus par hoquets, le convenu et le convenable sont dégobillés par contractions spasmodiques, éjectés dans un jet de novlangue composé de revomi, une vague fétide imprégnée de cet humanisme rance, travesti depuis longtemps en humanolâtrie béate.

20050512

Tour de Babel



Le colis est arrivé hier matin. Comme j'étais absent, sorti pour régler un énième tracas administratif portant sur ma société d'édition, je suis allé le récupérer à la Poste du Kremlin-Bicêtre dans la soirée.

En sortant de la Poste, je me suis arrêté devant un kiosque pour lire les grands titres des journaux au sujet du braquage de la veille. Le grand banditisme, qui allait en crescendo ces temps-ci, avait atteint une sorte d'apothéose. Attaque musclée par un commando d'une dizaine de personnes en plein centre de Paris. À la place de la colonne Vendôme, un cratère -- et plusieurs établissements de la place du même nom entièrement mis à sac en moins de 5 minutes. La rumeur courait que cette attaque, commanditée par les caïds du grand banditisme en Seine Saint-Dénis, avait été effectuée à l'aide d'une arme nucléaire miniaturisée ; ce qui expliquait la nature dévastatrice de ses effets. Côté autorités, le discours officiel se voulait rassurant sans être prolixe. Traces américano-sionistes, facteurs anarcho-capitalistes, enquête en cours. Ne vous inquiétez surtout pas bonnes gens. Nous ne tarderons pas à venir à bout de ces forces obscures qui cherchent à mettre à terre l'Europe mach 2* altermondialiste. Bref, les grandes phrases creuses habituelles.

Debout devant le kiosque à journaux, je me suis tourné vers ma tour, transformée par la pénombre laiteuse en colonne de lumière légèrement trouble. Je suis rentré chez moi à pas de course.

Arrivé dans le salon, j'ai allumé l'halogène et regardé l'emballage. Il s'agissait d'un paquet FedEx expédié par la société ProtoBabel à Taipei. L'autocollant à l'attention des douanes, où se trouvait apposé un code QR, portait l'inscription sybilline "matériaux d'écriture".

J'ai posé la boîte sur la table basse, juste à côté d'un vieil exemplaire de Developing Bioinformatic Computer Skills que j'avais déniché aux puces de la Porte d'Italie. Ce genre de livre était devenu introuvable, surtout depuis la directive protégeant la sacralité de l'humanisme [sic] émise conjointement par l'ONU-bis et l'UE2*.

J'ai soigneusement découpé le côté du paquet avant de rabattre le rebord ainsi détaché. Une pluie de particules de calage a inondé la moquette. Fabriqués à partir de maïs OGM, ces pépites se mariaient parfaitement avec le whisky irlandais que je me suis empressé de me verser. Le bordereau d'expédition sortait de la boîte. Je l'ai saisi en vue d'en contrôler le contenu.

1 DVD 'Genome Scribbler' V2.1 Developer's Version
(OS Linux MPG)
1 DVD User guide, instructional film, promotional material

Le papier à en-tête arborait l'enseigne de la société où figurait une énorme bâtisse qui ressemblait à une ziggourat mésopotamienne avec un minaret hélicoïdal qui se dressait vers un ciel bas très sombre et baretté de gros nuages. Ceux-ci étaient percés par des faisceaux blancs émis par une boule lumineuse assise sur un sanctuaire perché sur le sommet du minaret. En bas du temple, de nombreuses banderoles, portées par une foule qui défilait entre deux rangées de palmiers, proclamaient la devise de la société en plusieurs langues, dont le français : "Pour une Écriture qui met l'Homme au centre"

L'installation du logiciel terminée, j'ai ensuite inséré un minidisk optique dans l'ordinateur et lancé l'application par une commande vocale.

-- Genome Scribbler use file 20150512-c107.gml on minidisk.

Le drive du minidisk a commencé à s'activer avec un léger sifflement. La fenêtre de l'application s'est ouverte et s'est remplie de chaînes de caractères.

1 GAATTCTCAA GGGGTGGCAA CAAAGAACTT CAATGTATAT AGTCAGGTGG ACATTCCCTT
61 TTTTTTTTTT TTTTTTGTCG ACTCAAAGGA AAAACTTCCC CTTCACTGAG GGTTTGCTGA
121 AAATCAACTG ATCAAAGGCA GATTAATAGG GGGAAAAGCA TACAGGTTTA TTAAATCATA
181 GTTTTATATG ACGTGGGGAA CTTCAGCATG AAGACCTAAG GATATAGGGG GAACTATCCA
241 TTTTATGTGT AGGTTAAGGA AGTATGGACA GCTGTGTAGA AAGAGGATGG AACAGAAAGG
301 CTATGACCTA ATGCTACTAG ACTAAGTGGC GAAAACCAGC AAGGACTGTC TGTCTAGATT
361 CTTCTTGGCC TCTCTGAGCA GCGTTCCTTC CTTCTGGGTG TGGGGCAGGA CCTTCTCTGG
421 AATGAGGATC TTATGACCTG CAATCAAGCA GGTCAGATAA TTTATTTAAG TCTAGTTTTT
481 ACACAGAAAG GAGGGAAGGG GTTAGAGTAC TATTTTCAGG TTTTATGGCC GGCTTTGGTG
541 AAAAGGGGGT CTGTTTTCTT TTTTTTTATT ATTATACTTT AAGTTCTAGG GTACATGTGC
601 ACAACGTGCA GGTTTGTTAC ATATGTATAC ATGTGCCATG TTGGTGTGCT GTACCCATTA
661 ACTTGTCGTT TACATTAGGT ATATCTCCTA ATGCTGTCCC TCCCCCCTCT CCCCACCCCA
721 CAACAGGCCC CGGTGTGTGA TGTTCCCCTT CCTGTGTCCA AGTGTTCTCC AAAAGCAATG
781 GCAACAAAAG CCAAAACTGA CAAATGGGTT CTGTTTTCTA CAACCCACTT TGGGGAAGAA
841 GGATTCTAAT GTCTACAGCA AGCCTCAGGG TAGACTGAGG GGCAGGAGGG CAGGAGAAAG
901 TGACAGAGAA ACGTTTGCTT CTGAGGCTGC TGCTGAGGCC TTCATTTTGA GGTGTTATAT
961 TTTGAGCCCC AACAGTCTGT GCATATTCCT TTGTGTTTTC AAAATCAGTG AATTTCAAAT
1021 CTAAGTTCCC CTTACACTGC GCAGTTCATG TGTTCTACAA TGGTCATTTG GGGCCTCCTC

Le roman d'une vie s'est mis à défiler sur mon écran. Un centre de gravité narratif en germe. Une existence sur mesure. Un devenir-à-incarner en prêt-à-porter. Je me suis vite attelé à peaufiner cette narration in vitro.

Il n'y a encore pas si longtemps les benêts prétendaient que l'empreinte génétique d'un épi de maïs ou d'une tomate étaient inviolables. "Le monde n'est pas une marchandise". Pauvres sots. Ils n'avaient que leurs chaînes d'ADN à perdre. Une marchandise comme une autre, la manipulation de l'ADN était devenue chose aussi facile que le moulage de figurines en plastoc. À présent, les outils logiciels et autres softs consacrés à cette activité circulent facilement et les laboratoires clandos fleurissent. De quoi renvoyer les drogues design d'antan au rang d'accessoires kitsch et ranger l'artillerie lourde des grosses sociétés de biotechnologie au musée des quincailleries industrielles. Creative Destruction Inc.

* UE2 (familièrement appelé UE mach 2) : sur les cinq vitesses ou zones opérationnelles définies par l'UE, seulement les pays membres situés dans les deux premières sont régies par cette directive. Celle-ci alimente un climat de répression générale ne connaît guère de répit. Cette répression, après avoir fait le tour du PAF, sévit actuellement de façon particulièrement draconienne dans l'édition. Les ouvrages suspects aux yeux de l'administration disparaissent les uns après les autres, ce qui ne manque pas de créer des opportunités pour ceux qui ont des bibliothèques bien remplies. À titre d'exemple, un exemplaire samizdat (photocopié) de La Domestication de l'Être va chercher plus de 500 euros sur le marché noir.

20050421

à l'approche d'Arlanda

Au devant, les feux arrières et les clignotants s'alignaient pour se fondre en un seul et unique chapelet illuminé. Sa trajectoire reptilienne glissait latéralement en s'éloignant du coucher de soleil; ses points lumineux se coagulaient en une coulée de lave arc-en-ciel qui bouillonnait au milieu des arabesques transparentes situées à l'horizon. Ces ondulations, dégagées par la vague de chaleur, se tortillaient avant de s'élever dans un ciel lacéré par la condensation des Airbus qui traçaient des fermetures éclairs ; autant de balafres qui, aussitôt dessinées, s'ouvrirent sur un ether frelaté.

20050420

Handset 3

Le Blackberry frémit.
Est-il tombé du ciel,
l'e-mail qui s'affiche ?

20050415

Handset 2

Mon Nokia sonne
mon ouïe vibre d'un vent coulant
c'est un appel d'air

20050404

No Logo Notre Logos

20050401

Handset 1

Mon Nokia sonne
au fil virtuel souffle un
doux vent électrique

20050324

Test pattern



J'arrivai sensiblement en retard, les checkpoints au nord de Paris ayant été fermés suite à un attentat. J'avais laissé un message sur la boîte vocale de Eastern pour le tenir au courant et avais fait un détour par la Porte de Levallois.

Le rendez-vous avait lieu dans un call center désaffecté à Sarcelles, juste en face d'un hôtel Ibis. L'immeuble avait tout l'air d'être condamné. Les fenêtres étaient murées par des briques tenues en place par de larges appliques de ciment. La façade regorgeait de graffiti composés de divers tags et des noms des groupes de rap les plus en vogue, de représentations grossières de vulves et de pénis dessinés à la bombe ainsi que de gribouillages d'insultes maladroites employant les mots anglais suck et fuck. L'état des lieux me fit comprendre que cette demande n'allait pas tarder à sortir de l'ordinaire.

Je repérai l'entrée, une porte blindée avec un panneau doré qui portait l'inscription GROUPE LOGOMACHIE S.A. Je composai le digicode que Eastern m'avait fourni dans son e-mail et j'y entrai.

Mes pas résonnèrent lourdement dans l'escalier. Je passai au deuxième étage et fis de nouveau un autre digicode pour y accéder. Le bureau de Eastern se trouvait au fond d'une vaste salle utilisée autrefois pour des opérations de télémarketing. Je longeai des dizaines de rangées de cubicles vides, entièrement évacués de tout matériel télécom et informatique. Des grappes de câbles tombaient du plafond troué et faisaient irruption, telles de mauvaises herbes, des gaines éventrées. D'autres câbles arrachés serpentaient le sol tous azimuts. Les seules traces apparentes d'une activité humaine récente étaient les quelques photos et calendriers poussièreux encore punaisés aux cloisons blêmes.

Eastern me reçut dans son bureau. Son cigare Trinidad Fundadores, projetant des fumerolles en arabesques vers le plafond, alourdissait encore plus l'ambiance, si ce n'était que l'aménagement dispendieux y tranchait singulièrement avec la misère vue dehors : éclairage à l'halogène, couleurs ensoleillées, moquette épaisse, fauteuils en cuir.

-- Désolé pour le retard. Il y avait une merguez-party à la Porte de Clignancourt organisée par quelques indigènes de la République munis de ceintures d'explosifs.

Ne réagissant nullement à mes propos, il me pria de m'asseoir et il commença la réunion en allant droit au but.

-- Selon tous les usages habituels, personne n'est au courant de rien. Le contrat sur lequel je travaille actuellement n'existe pas. N'empêche que j'ai quelques grands ténors du MiniCul1 sur le dos et je me trouve dans une situation particulièrement pénible, voire hasardeuse.

Il tira longuement sur son havane avant de continuer. La cendre rutilante au bout envoyait une alerte rouge.

-- Le Ministère attend du produit mais mon atelier est complètement bloqué. Mon progiciel est verrouillé et je me trouve dans l'impossibilité de faire travailler mon équipe. De leur côté, les cadres du Ministère qui gèrent les contacts avec mes services ne se gènent pas pour me rappeler, et ce dans des termes plus que directs, que j'ai une obligation absolue de résultat sur cette affaire. Je trouve que le ton s'accompagne, depuis peu, d'un brin de menace.

Pour clôturer son introduction, il lâcha une généreuse bouffée de fumée qui plana pendant quelques secondes au-dessus de son bureau.

-- Faites voir votre installation et je verrai ce que je peux faire.

Un ascenseur privé qui desservait son bureau nous déposa dans un sous-sol où se trouvait la salle-machine, ou plutôt l'atelier d'écriture, comme l'appelait Eastern.

Je remarquai d'abord le dispositif de visualisation composé de grands cadres métalliques suspendus depuis des rails coulissants fixés au plafond. Chromé noir, le tout était lisse, étincelant, froid, comme si l'installation était forgée à partir d'un métal stellaire dans un laboratoire orbital. Qualité cosmique. Trois écrans plats étaient encastrés dans chaque châssis, un grand écran au milieu flanqué de deux écrans plus petits qui étaient légèrement tournés vers le centre. Tous les écrans affichaient une mire en forme de mandala celte en noir et blanc. De légères perturbations vinrent troubler l'affichage.

-- C'est du joli. Qui vous a fait l'installation ?

-- Un spécialiste qui m'a monté des salles de marché à Macau par le passé. Il me devait quelques services.

-- Donc, c'est ici que vous avez investi vos gains suite à la bulle du coltan.

-- En partie.

Désirant changer de sujet, il pointa du doigt l'unité centrale. Celle-ci trônait au milieu de l'installation. En forme de cube, elle avait l'aspect d'un bloc de granit noir poli, des câbles RJ-11 sortaient de chaque côté comme autant de tentacules translucides. Deux grands fauteuils en cuir munis de pupitres se trouvaient de chaque côté. Chaque fauteuil était positionné sous un des ensembles d'écrans plats. L'autre extremité d'un câble RJ-11 sortait d'une gaine fixée sur l'accoudoir droit de chaque fauteuil.

Je m'approchai de l'ordinateur. Le cube vibrait de façon si intense qu'au toucher il émit un léger bourdonnement aigu tout en déchargeant un fourmillement dans les doigts. La seule chose qui cassait la noirceur lisse de sa surface était les logos jumelés d'IBM et d'Intel accompagnés de la mention 'IBM ThinkTank, Intel MPG Inside'.

Eastern, voyant que je regardais la marque, me donna quelques précisions.

-- Pour IBM c'est un ThinkTank, mais pour moi c'est un Writers' Block.

J'acquiesçai en souriant avant de passer aux questions techniques.

-- Et qu'est-ce qu'il y a comme OS et applis sur cette bécane ?

Il sortit un calepin de sa poche et commença à lire à haute voix.

-- Linux MPG 1.5, C shell MPG, MySQL MPG 0.9, et Perl MPG 1.1. Tout est en version MPG2.

-- Comme compilateur ?

-- Un vieux gcc MPG 0.8.

-- Et qu'est-ce qui se passe avec le progiciel ?

Eastern m'invita à m'asseoir dans un des fauteuils et prit le fauteuil à côté de moi.

-- Je soupçonne les chinois d'avoir verrouillé ma license 'Brainstormer'. C'est un achat que j'avais négocié à Chi-Lung, juste après l'invasion. Le logiciel était patché pour se connecter à leur grid lors de chaque séance utilisateur afin d'accéder à des modules essentiels au fonctionnement de l'ensemble. Ils ont dû décider de résilier la license. Le comble, c'est qu'il s'agissait d'une license piratée par eux à partir d'un grid brésilien. Depuis un moment, la rumeur court qu'ils montent une opération similaire à la mienne à Taipei. Je crains qu'ils n'aient décidé de passer à l'acte. Bref, j'ai huit consciences encapsulées que je n'arrive plus à faire tourner.

-- Qui vous a bricolé les interfaces machine-cortex ?

Eastern me dévisagea.

-- Moins vous en savez, mieux c'est pour vous. Et pour moi.

-- Les données cognitives encapsulées sont en quel format ?

-- Nous utilisons BrainWaves XML avec le DTD lite.

-- Alors, il me faudra un AC/DC3.

Là-dessus, il poussa un soupir de résignation.

-- Ce sera plus délicat, vous savez. Ce genre de logiciel n'est plus admis dans nos contrées, règlements édictés par l'ONU-bis obligent.

-- Je ne peux rien faire sans.

-- Vraiment ?

-- Vous n'aviez pas vos entrées dans les archives soft à Natal4 ?

-- Si, j'y ai toujours accès.

-- Bon. Je ne peux rien faire sans. Il me le faut absolumment.

-- D'accord, je verrai ce que je peux faire. Bon, venons-en aux faits. À vue de nez, ça cherchera dans les combien ?

Je fis rapidement quelques additions mentales.

-- Ça cherchera dans les 20.000 euros plus les frais pour une livraison sous 30 jours. Je prendrai l'équivalent en neuneus5 si ça vous arrange.

Eastern fit oui de la tête.

-- D'accord. En effet, un règlement en nouveaux euros est préferable et ne risque pas d'attirer les regards indiscrets. Faites comme d'habitude en me faisant parvenir une offre écrite pour une quelconque étude de base des données. Mettez-le tout au nom de votre société. Vous pouvez commencer immédiatement.

Je me levai.

-- Bon, c'est marché conclu alors.

Il se leva à son tour et me serra la main énergiquement. Quelle qu'était la nature de la demande, je n'avais jamais refusé le développement d'un logiciel clandestin. Le plus souvent je ne savais nullement comment procéder suite à l'acceptation de mes conditions. Cette fois-ci encore moins que les autres.

Je sortis. Il faisait nuit. Un vent glacial traversait le carrefour. Le froid sec et la montée de mon adrénaline étaient annonciateurs d'une longue nuit. En face, l'énorme enseigne néon de l'hôtel grésillait bruyamment. Son clignotement me malaxa la vue avec ses pulsions lumineuses.

Je marchai à cadence soutenue pendant plusieurs minutes avant de m'arrêter. Les poumons explosés par le froid, j'arrivai au centre d'un de ces espaces urbains neufs, largué sur le quartier délaissé comme un colis d'aide humanitaire censé redonner vie à une zone en friche. Ne manquaient plus que quelques casques bleus pour injecter davantage d'inutilité dans le décor environnant.

Le secteur était nouvellement construit et à peine défraîchi, les phares des lampadaires étaient auréolés d'irisations crystallines et l'éclairage au sodium nappait le trottoir d'un ballet de lueurs poussièreuses. Au loin, je voyais toujours scintiller la marque de l'hôtel. À moins que ce n'étaient des persistances rétiniennes qui me troublaient la vue de sorte que, même avec les yeux fermés, je voyais bien sur les linéaments brodés en fines dentelles à l'intérieur de mes paupières que l'enseigne était endommagée et que le 'H' et le 'O' étaient éteints.

Tel Ibis.

1 : Ministère de la Culture, de la Communication, de l'Information-Spectacle, et du Temps de Cerveau Humain Disponible.
2 : massively parallel grid
3 : accumulateur des consciences/décompilateur des consciences
4 : l'Institut International de Neurosciences à Natal au Brésil
5 : Nouvel EUro ; mis en circulation en Allemagne, en Belgique, et en France suite à la déclaration d'Istanbul décrétant une Union européenne à cinq vitesses.

20050314

Sous le métro aérien à Jaurès

Un homme tourne sous la pluie à Jaurès, son ventre bien creux ;
dans un rêve lointain il fut cadre sup' à la Tour GAN.
Son sac Ed contient une lettre de l'ANPE.
Il fait la manche en face des caravanes du cirque Tsigane.

Une folle mendie cent balles aux passants indifférents.
Ils ignorent qu'il est une vedette, un junkie solaire,
qui se laisse fondre dans la spirale d'un décès lent,
en guettant son prochain client, un vicieux notaire.

Un cul-de-jatte clopine sur un étai solitaire.
Cela fait un bail qu'il a mis l'autre béquille au clou ;
puis, il tombe raide en frissonnant et en gobant l'air.
Il se dit qu'il est trop tôt pour finir dans un trou.

Un clodo gigote sur une grille d'aération ;
dans son sac de couchage troué, il a trop la loose.
Comme un fauve, il défend son dernier bastion,
mais il a trop la flemme pour aller gagner du flouze.

20050301

white girl in paris

Autour du métro Stalingrad,
une paumée fait la picorette.
Elle s'agenouille juste devant un rade
pour cueillir d'illusoires galettes.

Une cage d'escaliers loge l'autel.
Des dévots crades vénèrent la dose.
Les croyants filent 'Porte de la Chapelle'.
La cave 'rue de l'Evangile' est close.

Âmes en dérive cherchent pénitence.
Les petits cailloux blancs absolvent tout
leur désespoir sur un matelas rance,
parmi le sang, l'urine et les poux.

Le RMI et la CMU
sont monnaies courantes dans ces lieux.
Tout comme le prix d'une passe chez les grues
pour embrasser le cul de Dieu.

Les cours du Subutex grimpent fort
sur le marché à Château Rouge.
C'est l'hécatombe à la Goutte d'Or.
Dans les cours des squats, rien ne bouge.

Les crackeurs se planquent, les modous veillent,
les camés casés tous font gaffe.
Le dernier chic est le look Popeye.
Cent tapineuses du périf taffent.

20050214

Le bout du tunnel

J'entre dans le tunnel. Le bourdonnement des véhicules y est assourdissant. Je trouve l'emplacement dédié au point d'eau et je m'y cache pour guetter la manifestation des premiers signes. L'épiphanie se fait attendre.

Son arrivée a lieu directement en face, là où la surface du mur est recouverte d'écailles blanches. Ce tableau laiteux se couvre d'une écriture fluide. Mon soliloque fleurit sur la surface pour s'y faner presque aussitôt. Il m'est télégraphié en script cursif tracé par les reflets rougeoyants des feux arrières des voitures qui passent, composant des glyphes sur les écailles. Les irisations tournoient en s'estompant progressivement.

La dictée signale le début de mon écriture neurochimique, transcription directe dans mon centre de gravité narratif grâce aux persistances rétiniennes poinçonnées les unes sur les autres.

Le récit avance au rythme des klaxons. Les épais gaz d'échappement donnent de la chair aux mots.

Mon nègre blanc à moi est un oracle monolithe, palimpseste d'albâtre d'où naît mon codex.

Juste avant l'aube, je remonte sur l'échangeur d'autoroute pour entamer ma marche vers la Porte Maillot. Au loin, l'Hôtel Concorde La Fayette trône sur le quartier. Les antennes totémiques perchées sur son toit éperonnent le ciel de plomb.

20050128

Crever loin du Neuf-Cube

See how they run like pigs from a gun
see how they fly

-- I Am The Walrus, The Beatles

Falloujah, 17 juillet 2004

Redouane El-Hakim ne vit rien. Il eut juste le temps d'entendre un gloussement de loutre en acier, sifflement rauque surgi des entrailles d'une bête improbable. D'abord il n'y eut rien, et puis tout de suite après l'ombre de l'hélicoptère le couvrit de son voile mortel.

Des bouts de métal chauds fusèrent de partout soulevant une épaisse vague de débris. Redouane peinait à voir au-dessus des embruns de poussière soulevés par les rafales. Son ange exterminateur prit de l'altitude, devenant de plus en plus petit dans le ciel bleu clair, avant de foncer à toute allure vers une nouvelle cible.

L'hélicoptère parti, Redouane prit conscience que sa chemise et son pantalon, tailladés et trempés, lui collaient à la peau. Une flaque rouge s'étalait à ses pieds ; il ne comprit pas tout de suite qu'il s'agissait en fait de son propre sang.

Plus par étonnement que par accès de faiblesse, il laissa tomber sa kalach et se mit à genoux. Toujours sans ressentir la moindre douleur physique, il regarda ses mains écarlates.

Il sentit qu'il se vidait. Et vite.

L'odeur de sang et de merde, qui le rappela un fort remugle de tournante, lui assaillit les narines. Les premiers débordements de plasma lui arrivaient à la glotte.

Il ne fut pas pris par le tournis mais plutôt par une spirale descendante en vrille supersonique qui le cloua au sol. Il se mit sur le dos. Tout allait très vite maintenant. Comme sur le périph' avec son pote Abdelhalim, dans une caisse chouravée dans le parking de Bercy 2, son pied à fond sur le champignon. Bien qu'allongé par terre, il se sentit plaqué contre le sol par cette sensation d'accéleration. La nausée ainsi provoquée fut insupportable.

La désagrégation des matières organiques et des processus cérébraux s'accéléra. Redouane sentit qu'il avait horriblement froid. Boyaux dévissés, sang dépréssurisé, esprit et conscience s'effilochaient dans une déprogrammation ultime. Les turbines de toutes ses forces vives passées en marche arrière, l'entremêlage des mécanismes définissant son moi se détortillait en rebobinage rapide. Écroulement de la double hélice. Le soft de son ADN verrouillé en mode trap. Saint downloading hélicoïdal.

Redouane fut pris d'un soubresaut terminal qui lui extirpa son dernier souffle.

20050111

Rade terminus

Gerbes de pixels, autant de balles traçantes, éclosaient en mots sur l'écran. Pixels scintillants de pulsions vibratoires rangés en lignes de texte défilant sur l'écran du bas vers le haut, le tout occasionnait de curieux effets visuels: persistances rétiniennes sous forme de néons fantomatiques qui nimbaient le clavier.

Je retapais toutes mes notes manuscrites. Il s'agissait ni plus ni moins que de circonscrire une nouvelle géométrie du langage, des ressources lexicales et dogmes syntaxiques, qui seraient à même de me faire passer du récit linéaire à l'écriture asymétrique. La contextualisation passée au tamis Mandelbrot de la fractalité linguistique. La culture d'un jardin aux sentiers narratifs qui bifurquent. Vu l'objectif, le travail était déjà très mal entamé.

Je m'enfonçais dans ce magma sémiotique en tâchant de m'en faire l'interprète. Explorateur et cartographe de cette région occupée par les signes et où rien n'était, sur le moment, lisible. Chercheur de compréhensibilité dans cette toile de relations opaques, vaste réseau de forces occultes comme celles qui transforment un morceau de charbon en diamant étincelant.

Il était question de pousser inlassablement jusqu'aux limites et habiter cette périphérie nébuleuse à la recherche du seul passage qui mène vers le terrain éloigné et fécond où résident de nouvelles formes intransigeantes. Les sensations, les impressions se juxtaposaient en faux départs, des paragraphes morts-nés immédiatement balayés allaient s'additionner à un patchwork de fausses couches. Autant de lignes de fuite vite taries.

Ereinté, j'abandonnai.

Le fichier Word supprimé, je sortis dans le froid, les pages manuscrites sous le bras. Un briquet Bic et un sac en papier retrouvé par terre, d'où émanaient les effluves d'un kebab récemment consommé, me permirent d'allumer un feu dans une poubelle métallique qui gisait contre l'entrée du bistrot Sidi Bou Saïd. Je déchirai les pages1 du manuscrit et les jetai dans la poubelle. Chaque poignée de pages fit naître une nuée d'étincelles d'où jaillirent les feuilles follettes qui tournoyèrent au-dessus du réceptacle dans des mouvements de derviches enflammés avant de s'élever vers le ciel nocturne. De tièdes flocons de cendres noires neigeaient silencieusement autour de moi. Confettis congrus.

1: J'ai le souvenir de pages quadrillées, passablement écornées, qui furent parcourues par les pattes d'une écriture minuscule composée de glyphes angulaires. On aurait cru des tracés posés par un défilé de bestioles érudites ou bien par les chenilles encrées d'une armada de nano-blindés.

20041226

Grand Theft Ego



Quand l'esprit est retenu lié, il s'efforce de vagabonder dans les dix directions.
Lorsqu'il est laissé libre, il demeure immobile.
J'ai compris qu'il était un animal contrariant, comme le chameau.

-- Saraka, lama tibétain

Grand Theft Ego est une drogue synthétique mise au point à l'Institut International de Neurosciences à Natal au Brésil dans le cadre d'un projet confidentiel commandité par l'armée brésilienne. Le projet (nom de code: Dream Catcher) avait pour objectif de mettre au point un dispositif qui reproduirait sur support informatique une conscience humaine prise à un instant t. L'esprit humain copié-collé et prêt à faire tourner par un système logiciel associé.

Grand Theft Ego est le nom adopté par les dealers opérant sur le marché noir. La formule couramment exploitée pour la mise au point de la version illicite, facilement obtenue sur l'Internet, n'est plus qu'un ersatz frelaté de la version d'origine.

La formule subit de légères variations selon le marché ciblé. Les favalas de Rio, les discos de Miami, les traders à New York, les courtiers à Londres, les boîtes gay à Paris connaissent tous leur cocktail maison.

Sarcelles abrite les plus gros laboratoires clandestins de Grand Theft Ego en Europe continentale et sert de plaque tournante pour les filières qui alimentent les pays de l'Europe de l'Est.

L'agent chimique, dont la structure moléculaire avoisine celle de la méthadrine pure, est utilisé afin de ralentir le fonctionnement des neurones et des synapses en vue de capter leur état. S'ils sont ralentis jusqu'à l'immobilité, les neurones sont pris dans une camisole de force et livrés à un déluge de feu à l'instar d'une pellicule de film figée un instant de trop devant la lampe du projecteur. La folie est la seule issue de ce lieu innomable.

Démuni du bénéfice d'un passé, privé de l'espoir d'un avenir, l'utilisateur habite un présent immobile et éternel, paralysé hors du temps. Passé, présent, et futur fusionnés en un méta-instant réceptacle de tous les instants. L'esprit du sujet est enseveli par ce continuum et l'insoutenable révélation qu'il véhicule.

20041225

Stream of consciousness 3

Dictée reçue par hallucinations auditives et passée aussitôt en play-back.

20041224

Stream of consciousness 2

Récit au flux divaguant articulé selon un flou calculé, dans un style parlé qui ne fait que répéter texto la voix qui résonne dans sa tête.

20041223

Stream of consciousness 1

Discours fleuve en patchwork rafistolé de fil en aiguille à partir de zappings neuronaux.

20041222

Morose ennui à contes d'auteurs

Mais quels étaient donc ces asticots qui grouillaient sur le cadavre de ce qu'on osait encore appeler littérature française à la fin des années 90 ?

La déchéance voulait que certaines maisons d'édition, dirigées par des cabotins fangeux davantage connus pour leurs frasques en boîte de nuit que pour leur flair littéraire, publiaient les journaux intimes de roulures qui roulaient sur l'or, pisseuses dépressives mais fortunées qui faisaient monnayer les récits banals de leurs mille et une parties de double pénétration. Bavardages sur leurs coups doubles crachés par des bouche-trous béants.

Sinon, il était impossible de rendre visite à son éditeur pendant ces années-là sans tomber sur ces pédérastes veufs, purulents imbéciles, qui tentaient désespérément de faire publier les énièmes recueils de poèmes de leurs petits copains sidaïques expirés (textes morts-roses). Sous-poésie suppurée par des scribouillards dont la transcriptase ne rimait à rien. Même colportée sous le manteau, La Pensée Universelle n'en voulait pas.

20041128

Manifesto Destiny

Assez de ces textes qui retentissent dans le vide brièvement avant de s'évaporer, ne laissant derrière eux que quelque relents nauséabonds d'un nombrilisme devenu envahissant. Ces textes sans accroche qui passent en coup de vent, pondus par des égotistes se dandinant dans toutes les postures d'une subversion improbable devenue partie intégrante du consensus général.

Comment venir à bout de l'esprit de nos contemporains sclérosés par un abrutissement humaniste de tous les instants ? Il faut faire de nos textes des Armes de Dérangement des Masses.

Bombes logiques camouflées et neurociels off-line, chevaux de Troie programmés en vue de tout dérégler jusqu'au point de susciter un cathartique écartelement des sens.

Faisons sauter les <balises/> et brouillons les repères. Écrivons tout et son contraire. Ordonnons le chaos tout en semant la pagaille. Illuminons les recoins les plus sombres tout en portant les ténebres à la plus orgueilleuse Ville Lumière. Vautrons-nous dans le stupre des pires sacrilèges en vue d'atteindre les cîmes de la vérité la plus sacrée.

Gavons nos fresques boulimiques qui engloutissent tout, jusqu'à se boucler sur elles-mêmes. Accouchons de fils conducteurs trempés dans une anorexie délirante, se ravalant jusqu'à ce que le processus d'amenuisement fasse révéler l'essence première de nos récits.

Rampons visages masqués se délectant de cocktails avariés et elixirs caniveaux. Squattons l'espace engendré par la Très Grande Vacuité afin de mener à bien notre projet de subversion métaphysique.

Ouvrons les écluses pour lâcher des récits fleuves qui puiseraient dans les sources lexicales afin de mener à bien leur travail de sape dans les sous-bassements inondés de l'intellect. Contaminons les courants phréatiques de l'esprit. Rongons les fondations de cette piètre sagesse populaire et, une fois l'écroulement de l'édifice terminé, faisons sautiller nos feuilles follettes sur les gravats qui édifieront les fondations de la nouvelle structure absolue.

Rédigeons nos agents neuronaux infiltrés, des cellules dormantes tapies dans les recoins les plus difficilement accessibles du cerveau. Cellules en état d'éveil et toujours prêtes à s'activer pour ensuite survoler, comme des drones sans pilote, jusqu'aux horizons de la pensée assiégée.

Lançons notre flotte de manuscrits enluminés, ouvrages son et lumière, planant sous le radar de la conscience. Bombardiers furtifs, propulsés par un kérosène à base de pulp fiction, lâchant nos bouquins MOAB, tômes-pavés qui se décomposent sur des lignes de failles fractales pour s'éclater en carnets de nouvelles éparpillés aux quatres vents. Bombes Bibles à fragmentation.

Ayons pour objectif de faire résonner nos textes dans les esprits ciblés, bien longtemps après leur lecture, non comme des migraines ou des tubes de l'été, mais comme des mythes et des proclamations oraculaires.

Faire la cour à la conscience et séduisons les rêves, nullement en vue de procurer un quelconque divertissement au lecteur, mais dans le but de posséder par le viol sa sous-conscience. Onirisme Génétiquement Modifié.

Avec une frénésie d'insertions, de suppressions, de permutations, de transmutations, de rapetissements, de mots coupés, de mots collés, de mots raturés, tissons une toile d'araignée tramée à toute allure selon un savant câblage garantissant le court-circuitage des idées reçues.

Serpes à synapse pour tailler dans le vif du sujet, pilotons les textes Boeing ciselés au cutter qui s'enfoncent à toute allure dans les deux Tares Jumelles qui sont l'humanisme et la tolérance. Exploitons le raz-le-bol et faisons table rase de tout ce qui nivelle par le bas.

Dirigeons notre écriture droite comme la flamme d'une torche au propane, neurones crissant sous l'effet corrosif de nos hymnes, synapses soudés à notre guise, la narration chauffée à blanc fouettant l'esprit d'un souffle sulfureux.

Envoyons des récits en courriels vérolés au coeur du processeur cérébral afin de déclencher la gestation d'une excroissance textuelle infectueuse. Word Virus.

Fécondons le tissu du cervelet de valeurs pregnantes. L'esprit ainsi impregné, frelatons le placenta qui nourrira les organismes laissés en gestation. Une fois arrivés au point de rupture transtextuelle, au moment de l'obtention de la masse critique qui altère le fonctionnement même du cortex, provoquons l'emballement transcriptase qui use des tréfonds lexicaux afin de procéder au travail de contamination générale. Le Verbe se repaît à même le cerveau enkysté. Point de possibilité de rémission. Nous sommes au volant du Métastase Overdrive.

En expert traficants d'âmes, effectuons une plongée en apnée dans les bas-fonds de l'esprit du lecteur en vue de lui trafiquer la conscience. Grand Theft Ego.

Jetons aux orties tout ce qui se rapporte à la beauté du geste. Les vains efforts de style sont perte de temps et peine perdue. Mettons 'le paraître' entre guillemets et (les poseurs) entre parenthèses. Tirons un trait définitif sur ces récits en dentelle cousue à la fine aiguille, et à la place, pour mettre les points sur les 'i', forgeons une arme létale à partir d'un chapelet de mots, incantatoires et incandescendants, tressé avec la précision d'une chaîne d'ADN qui encapsulerait à la fois une école de pensée et son devenir. Sainte dictée hélicoïdale.

Tripatouillons les gènes, faisons un réassemblage des molécules à partir de récits transtextuellement modifiés destinés aux champs de neurones en friche. Cultivation biotextuelle.

Numericité au service de la structure absolue. La narration apparentée à la machine. Inventons le texte assembleur s'autofabriquant à partir de mots imbriqués les uns dans les autres par un nano-engin neuronal de notre conception. Texte généré et gravé à même le cerveau. Toutes marques déposées.

Les mots grouillent, innombrables nanoparticules surchargées suppurant d'un grey goo1 qui chute dans la moelle épinière avant de se calcifier en vertèbres. Cinquième colonne idéologique qui prime sur tous les Deus Ex Machina imaginables.

Vers solitaire littéraire se nourrissant de matière grise et se tortillant sous les yeux du lecteur qui, voyant le grouillement sous sa peau, écarquille les yeux dans un moment d'émotion vraie, authentique, et enfin justifiée. Le voilà révéillé de sa torpeur. Grimoire gore.

Ressourçons-nous dans la nuit blanche éternelle rythmée par le pouls du dub créatif. Réalisons notre ultime remixe éschatologique, scratchant sur les touches de nos claviers-platines de l'Apocalypse. Chillout chim(ér)ique.

1: Grey goo - gelée grise.

20041116

Tunnel vision

Ce matin, petite plongée en apnée avec la faune parisienne. Leur vue cachée par les œillères Tele 7 Jours et L'Equipe, le wagon RATP achemine les bêtes de somme vers leur destination de grégarité bestiale.

Têtes baissées, traits creusés par la résignation, avec cette attitude du bétail qui se dirige inéluctablement vers l'abattoir, les passagers se laissent bercer par le poids mort du cérémonial sans cesse recommencé. La rame gicle de station à station, une coulée de plus dans leur existence qui glisse en avant implacablement telle une lave bouillonnante de mornes platitudes.

20041101

Lucidité

Trop têtu pour détourner le regard, les yeux fixent un point à l'horizon. Le champ visuel, comme une pélicule de film au cinéma dont les perforations se disloquent sur la bobine, commence à sautiller. La vue saccadée, c'est au tour de l'audition de se déregler, telle une bande sonore parasitée elle fait place à une longue symphonie de bruits de rayures. Le champ de vision, figé un instant de trop devant la lampe du projecteur, part en fumerolles argentées, se déchirant en arabesques. Ce qui reste n'est que réalité.

20041031

Transe textuelle

Il est primordial de mettre au point des textes qui résistent à toute tentative d'interprétation sous forme d'images (télévisuelles, cinématographiques ou autres), le palimpseste de l'esprit étant le seul support susceptible de les restituer à leur juste valeur. L'accoutumance procurée par ces textes s'avère nettement plus forte que celle de n'importe quel élixir, n'importe quelle substance illicite.

20041030

Etat des lieux

Paris n'est plus qu'une ambiance happée par cette attitude sécrétée par la caste des contestataires consensuels aisés, les politicards capitulards, et les pubards pédérastes (et leur bouillon de culture suppurant des backoffices backrooms) ; la subversion sans prise de risque du plus grand nombre, la rébellion tout en atonie, la révolte tape à l'œil faite de poudre aux yeux.

20041024

Soldes: tout doit disparaître

Coup de balai. L'heure est au déstockage de nos contemporains déclinés en fins de série. Pris un à un, ils ne sont que des clones de deuxième zone adeptes de la pensée molle. Les neurones déglingués en flaccidités blanchâtres, ils cherchent à se les tonifier en se jetant corps et âme dans un bain de foule de tous les instants. Ils s'agrippent à cette grégarité salvatrice telle une bouée de sauvetage. Les soliloques citoyens conditionnent leurs abdications empaquetées en caisses de résonance. Le rabâchage est élevé en raison d'être, la redite en sagesse populaire, la psalomodie des radotages en philosophie new-age. Partant du rayon des mots fades, en passant par l'étalage des phrases creuses, ils tentent de fourguer, désespérément, les rondelles de leurs cervelles mises en packs cellophane sous-vide.

20041023

La Cour des Miracles

Le propre des bas-fonds est de ne jamais être illuminés, tout projecteur étant interdit dans ce théâtre d'inguérissables, dépourvu de scène car tout en coulisses.

Bien que ce carrefour grouille de monde, il fonctionne en cul-de-sac. Comme un vortex qui aspire les passants, personne ne passe à travers, chacun étant pris dans les maillons du filet invisible. On hésite, on trébuche, et on finit sur un banc. Celui qui hésite est perdu, cloué au carrefour comme à une croix.

Absolumment tout est noirci et graisseux. Le trottoir vire à l'ébène. L'autobus passe en trombe laissant derrière lui un épais nuage de gaz d'échappement. Deux pieds couverts de sacs poubelles sortent de derrière un long bac rempli de plantes artificielles. Des formes vaguement humaines gravitent autour de moi, leurs bras ballants, mugissant des borborygmes, des onomatopées, et divers mêêêêêêêê et bêêêêêêêê.

Sur le banc, un clochard à demi endormi et sapé de haillons crasseux se retourne péniblement. Ayant perdu un ultime face à face avec ses démons, il se débat avec les feuilles de journal qui lui servent de couette. Pantalon baissé et chemise déboutonnée, sa peau a pris la couleur du riz gluant servi dans les bouis-bouis de Chinatown. Une coulée d'étron ruisselle sur son croupion et macule copieusement les feuilles. Merde in France.

20041011

Insurrection livresque

Les tremblements s'apaisent. Ne reste qu'un sifflement aigu sortant de je ne sais quel recoin, ou peut-être s'agit-il d'un acouphène, pulsant à la même cadence que le battement du sang dans mes tempes. Juste au moment où l'accalmie semble s'installer définitivement, une explosion à la surface secoue l'enceinte.

Accrochées à un câble suspendu au-dessus de nos têtes et agitées comme autant de lucioles, les ampoules se mettent à clignoter en stroboscopes bruyants avant de s'éteindre.

Quelque part un groupe électrogène, dans un rugissement hésitant, se met en branle. La lumière revient. Pendant de longues secondes elle change d'intensité. Finalement une luminosité basse éclaire l'alvéole chargé de chaleur moite et de grésillements électriques.

Bien qu'à plusieurs dizaines de mètres sous terre, les bruits de la surface pénètrent jusqu'ici pour nous malaxer l'ouië de toutes parts. Véritable système pulmonaire taillé dans le calcaire et l'argile, les galeries souterraines dans notre secteur inspirent et expirent les bourdonnements de mille agonies. Suspendu au mur, un tuyau rouillé transmet les frêles échos du chaos qui se déroule à la surface. Les cris de la foule, les mouvements de panique, le fracas des explosions surfent sur l'onde liquide débitée par le télex cylindrique et s'empilent les uns sur les autres nous ensevelissant sous un éboulement sonore.

La lumière rétablie et les secousses apaisées, le voyant vert se met à clignoter sur une vieille Hewlett Packard posée par terre. Chekhina se lève et se rapproche de l'imprimante. Elle se dépace en hologramme trouble dans cette lumière jaunâtre rendue glauque par la forte humidité. Les reflets des ampoules la nimbent d'un néon flou.

Elle s'agenouille devant la sortie papier de l'imprimante, les mains en coupe afin de cueillir le flux d'eau bénite qui jaillit sous forme de feuilles A4. J'ai juste le temps d'apercevoir la première page qui arbore un long titre qui comprend les mots "encodage" et "ADN". Je vois passer une autre page estampillée d'une illustration. Il est difficile à dire de quoi il retourne, soit d'une page tirée du "Book of Kells", soit d'un mandala. Chekhina reste figée dans cette pose éminemment religieuse jusqu'à ce que la dernière feuille, qui a l'air de correspondre à un index ou à une bibliographie, se pose sur le haut de la pile.

L'impression terminée, elle saisit la liasse de feuilles et l'insère dans une enveloppe noire étanche. Une fois celle-ci scellée elle se tourne vers moi et sans quitter des yeux l'enveloppe elle me la tend.

-- Faites transiter par notre safe-house Alexandrie en vue d'une transmission à la Métathèque.

20041006

Brouillard au Pont de Tolbiac

Je traverse la Seine en me dirigeant vers le Nord et les seules étoiles qui laissent leurs empreintes sur ce ciel de plomb s'appelent Netexis, Setec, CA Île de France, et Bred.

20041003

Un avant-poste du progrès

<début_de_transmission/>
Une petite annonce rédigée en anglais et parue vendredi le 26 mars 2004 dans le journal El Mercurio à Santiago, Chili:

Int'l Sentries
Hiring ex-military staff for security in Iraq
Monthly wages starting $12.000 USD
Enquire @ City Hotel, room 203
Calle Huérfanos, Santiago
Tel: 58-157852
E-mail: isentries@masmasbajo.com


De toute évidence, il s'agit d'un cabinet de recrutement opérant en avant-poste, ayant pour but d'alimenter les réseaux de la société Blackwater, organisation à la pointe en matière de privatisation des affaires militaires.

Suite à un déjeuner de gringos sur le pouce: deux hot dog au boeuf badigeonnés d'une moutarde forte et accompagnés d'une bière Escudo, je m'y rends sans prendre rendez-vous.

Arrivé à l'étage, je trouve la porte entreouverte. Punaisée à celle-ci une feuille de papier A4, sur laquelle sont imprimés à l'italienne les noms INTERNATIONAL SENTRIES et GRUPO TÁCTICO, sert de panneau. Je frappe plusieurs fois. N'ayant pas de réponse, je pousse lentement le battant et entre dans la pièce. Minuscule, elle doit mesurer 3m x 3m.

Spartiate, c'est le moins qu'on puisse dire. Sans moquette, ni tapis, le plancher en bois est noirci à l'extrême. Une course de cafards y a lieu entre les planches. Un papier peint jaune-brun fait le tour de la pièce. Ayant fait office de palimpseste pour une multitude de taches, marques de meubles, trous, et déchirures, il est impossible d'en déceler le motif d'origine.

Un bureau tout en métal, peint en gris et passablement écaillé, se trouve au milieu de la pièce exactement. L'édition de la veille d'El Mercurio y gît sur un coin. Une boîte métallique grise et couverte de rayures, destinée au classement de cartes fiches, y est posée, le couvercle ouvert. Il contient plusieurs centaines de cartes jaunies et écornées, quelques-unes tournées en biais pour servir de signets. Son clapet fermé, un téléphone clamshell Motorola qui sert en lieu et place de téléphone fixe, clignote à intervalles réguliers. Un gobelet en papier Dunkin Donuts avec à l'intérieur plusieurs stylos Bic noirs et deux cigares cubains Bolivar Coronas Gigantes est posé périlleusement près du rebord du bureau. Un briquet Zippo et des emballages de chewing-gum Brooklyn Bridge complètent le tableau. C'est plus que des bouts de ficelles mais International Sentries à l'air de se gérer avec pas grand chose.

Derrière le bureau une fenêtre jaunie, ouverte à moitié, donne sur un vis-à-vis très rapproché. La fenêtre en face est fermée, le rideau crasseux et froissé de manière exagérée, en berne. Deux chaises métalliques sur roulettes, du même acabit que le bureau, sont placées devant et derrière celui-ci. Les rembourrages des coussins des chaises sont complètement éventrés. À gauche, un lit de camp plié est posé contre un mur, des bouts de drap débordant tous azimuts. Une corbeille en paille, qui fait tache parmi les meubles métalliques, sert de récipient à deux canettes de Coca et un sachet McDo. Dans un coin, une pile d'une dizaine de livres de poche est posée par terre, Ficciones de Jorges Luis Borges (en édition BCP Spanish Texts1) trône sur le haut. À droite une porte fermée donne sans aucun doute sur le WC à en croire le gargouillement de chasse tirée qui émane de l'autre côté.

Après une pause ponctuée par un bruit de lavabo, la poignée de la porte s'agite bruyamment en faisant des quarts de tour répétés. La porte se coince et puis s'ouvre en émettant un léger grincement. Une main gantée apparaît. Elle tient un PalmPilot.
<transmission_interrompue/>

1:The book is part of the BCP Spanish Texts series, designed to meet the needs of the fast-growing A-Level and undergraduate markets for texts in the Spanish language. Each text comes with English notes and vocabulary, and with an introduction by an editor with an expert knowledge both of the work and of the literary and cultural context in which it was produced.

20040930

I'm just not a people person

Cette populace, clopin-clopant, bredouillante et hébétée, la main éternellement tendue pour mendier quelque allocation et qui, sans vergogne, la ramène à la bouche en couinant, "c'est pour manger M'sieur, c'est pour manger." Friande d'assistanat, entassée dans ses clapiers à lapins, toujours à exalter sa propre bassesse, à revendiquer le privilège de se vautrer aux frais d'autrui, et à exiger que son statut de victime soit transformé en droit universel. Préservons-nous de la tyrannie de ces faiblards.

20040820

Périph'

5H30.

Un imposant calme trompeur s'empare de Paname dans le bref intervalle immiscé entre la nuit profonde et l'aurore. La capitale, nettoyée de ses piétons, cède provisoirement l'ensemble de son bitume aux présences mécanisées et le moindre bruit de pas brise le frêle silence. L'attente d'un taxi est accentuée par le grésillement d'un réverbère électrique.

Le taxi arrive en trombe, dans le sens opposé, en face de la tête de station. Je balance mon barda à l'arrière côté conducteur et je me cale dans le siège côté passager.

- Bonjour. Roissy, s'il vous plait. Terminal 2D.

Le conducteur me regarde dans son rétroviseur et, pour tout acquiescement, esquisse un hochement de la tête avant de démarrer. En route !

Nous sommes arrêtés à un feu rouge dans le nouveau quartier habité par le Ministère de la Finance, SAP, et divers groupes internationaux. Tout est lisse, inerte, d'une pureté javellisée. A croire que l'endroit est passé au Kärcher par le froid sec de ce matin hivernal plus que rude. Des constructions toutes neuves, nouvellement sculptées et d'apparence vierge, inondent de leurs éclairages un macadam qui a à peine servi.

Au coin de la rue Louis Weiss, un intrus quelque peu saugrenu, sous forme d'un vieux troquet récalcitrant pris en sandwich entre deux édifices immaculés, squatte l'ultime emplacement suranné encore indemne dans ce carré de maisons. Les constructions de chaque côté tentent d'évacuer ce résidu sombre par la seule blancheur de leur présence fluorescente.

Nous franchissons la passerelle qui surplombe les lignes SNCF et RER. Côté passager, les projecteurs font jaillir des mirages sur les rails ferroviaires qui tracent des arabesques argentées vers la banlieue Sud. En bas de la rue, le complexe MK2, citadelle post-moderne éclatante de verre et d'acier, nous fait son cinéma.

Pont de Bercy. Lampadaires (côté Seine) et réverbères (côté Métro) défilent en chapelets flous. Les arcades façon aquéduc coiffent un trottoir sillonné par un chemin pour cyclistes. Au-dessus, le premier métro direction Nation rugit dans un vacarme de ferraille.

On vire à droite devant le palais néo-aztèque du Centre Omnisport de Bercy pour emprunter le quai du même nom. Sur l'autre rive de la Seine, les énormes stèles de la TGB, noires comme l'ébène et parsemées de points scintillants troubles, se haussent derrière les péniches, tapissant le fleuve d'un reflet glauque.

Du côté de l'ancien emplacement des Grands Moulins de Paris, je peux discerner des grues de construction. Elles sont à peine perceptibles contre le ciel de plomb airbrushé aux teints 'fin du monde'. Leurs contours se dégagent grâce aux phares stroboscopiques d'un violet fluo qui pulsent en continu comme pour accompagner la cadence d'une activité industrieuse. Pourtant, le travail est stoppé net depuis la tombée de la nuit. Les grues désarticulées restent immobiles, happées dans diverses postures telles un ballet interrompu en pleine séance.

On quitte le quai de Bercy en montagnes russes. La route pique violemment pour ensuite grimper à côté d'une baleine grisâtre naufragée qui frôle l'échangeur. Ci-gît le Centre Commercial de Bercy. Des logos de marque tout en couleurs primaires se levent dans le ciel devenu firmament tapissé d'enseignes à neon qui fardent l'éther de leur maquillage bon marché.

Sur le périph', la chaussée file à toute vitesse effleurant l'orée de la talibanlieue.

A la porte de Bagnolet, la bretelle vers l'autoroute A3 monte en pente raide vers le ciel et nous sommes emportés par un pont aérien éclairé par un jour artificiel généré par les lampes à sodium qui balaient l'obscurité. L'A3 contourne ainsi le no man's land planqué en contrebas.

La ligne droite vers Roissy démarre véritablement.

L'asphalte de l'A3 se transforme en tapis volant à tombeau ouvert, slalomant entre les barrières anti-bruit qui flanquent la route.

Une énorme bâtisse surgit côté droit. HLM d'une dizaine d'étages, la façade est ondulée tout en largeur comme pour mieux épouser les cambrures de l'autoroute et l'immeuble est chapeauté par un énorme panneau lumineux chantant les louanges d'un constructeur informatique. Quelques lumières à l'intérieur témoignent de l'activité matinale des premiers éveillés. A l'extremité Sud aux étages supérieurs, les rebords des fenêtres fraîchement léchés par le carbone et les vitres explosées trahissent le labeur d'un incendie récent.

Voyant la route devant nous dégagée, le chauffeur appuie sur le champignon. En mettant le turbo, nous abandonnons ces quartiers qui turbinent au rythme des allocs pour pénétrer dans un secteur boisé, le véhicule effectuant un plongeon dans une forêt noire.

Un peu plus loin le bahut file sous une passerelle dont la façade nous offre une fresque en graffiti peinte à la bombe. Il s'agit d'un Bugs Bunny. La tête couronnée, il porte une robe de monarque à col de fourrure. Le bidextre Bugs tire dans le tas avec ses deux AK-47, le visage hilare fidèle au style de la grande époque Chuck Jones. Bravo l'artiste.

L'apparation de Bugs nous signale que nous quittons la lieueban sinistre pour reprendre pied bientôt en contrées civilisées. Les panneaux routiers y vont de leur compte à rebours sous forme d'abécédaire énumerant les terminaux aériens de Roissy.

20040810

Au régal des vermines

Pakistan Times 2004-07-23:

Gaza City: Two Palestinians have been killed in a missile attack in Gaza City. One of the dead included a leader of the armed wing of the Islamic Jihad, the radical movement said.

Witnesses say an Israeli helicopter fired a missile into a car cutting the vehicle in two in the Zeitun area of Gaza City.

The district is known as a stronghold of the actvists, who have been frequently targeted by Israeli forces. Palestinian medics said a third person was wounded."


Il a eu le temps de voir le projectile faire une cabriole de cirque avant de pulvériser son pick-up.

L'impact frontal l'a happé dans sa posture de caïd.

Pris dans une nasse tissée à partir des fissures de ce qui reste de la vitre arrière, il crachote des cailloux de sang, autant de pierres précieuses constituant son obole pour paver le sentier de la paix.

La déflagration a entrelacé un morceau de tôle froissée avec le tissu brûlé de son keffieh, lui façonnant une couronne. Sa tête ainsi ceinte, il trône dans son épave dans l'attente des secours humanitaires qui feraient mieux de lui faire fausse route.

Autour de lui, des mains furtives et rapides telles un grouillement de blattes picorent les lambeaux de chair sur les dépouilles de ses compagnons de route.

A l'hôpital, sur le terrain fertile des bandes de gaze à côté de sa bouche, une perle de sang s'étoile, jouxtant ses lèvres boursouflées et écarlates qui se séparent. Il pousse son dernier borborygme.

Sur les bandes de gaze à côté de sa bouche.

Les bandes de gaze...

-- Ah.