October 6, 2004

Brouillard au Pont de Tolbiac

Je traverse la Seine en me dirigeant vers le Nord et les seules étoiles qui laissent leurs empreintes sur ce ciel de plomb s'appelent Netexis, Setec, CA Île de France, et Bred.

October 3, 2004

Un avant-poste du progrès

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Une petite annonce rédigée en anglais et parue vendredi le 26 mars 2004 dans le journal El Mercurio à Santiago, Chili:

Int'l Sentries
Hiring ex-military staff for security in Iraq
Monthly wages starting $12.000 USD
Enquire @ City Hotel, room 203
Calle Huérfanos, Santiago
Tel: 58-157852
E-mail: isentries@masmasbajo.com


De toute évidence, il s'agit d'un cabinet de recrutement opérant en avant-poste, ayant pour but d'alimenter les réseaux de la société Blackwater, organisation à la pointe en matière de privatisation des affaires militaires.

Suite à un déjeuner de gringos sur le pouce: deux hot dog au boeuf badigeonnés d'une moutarde forte et accompagnés d'une bière Escudo, je m'y rends sans prendre rendez-vous.

Arrivé à l'étage, je trouve la porte entreouverte. Punaisée à celle-ci une feuille de papier A4, sur laquelle sont imprimés à l'italienne les noms INTERNATIONAL SENTRIES et GRUPO TÁCTICO, sert de panneau. Je frappe plusieurs fois. N'ayant pas de réponse, je pousse lentement le battant et entre dans la pièce. Minuscule, elle doit mesurer 3m x 3m.

Spartiate, c'est le moins qu'on puisse dire. Sans moquette, ni tapis, le plancher en bois est noirci à l'extrême. Une course de cafards y a lieu entre les planches. Un papier peint jaune-brun fait le tour de la pièce. Ayant fait office de palimpseste pour une multitude de taches, marques de meubles, trous, et déchirures, il est impossible d'en déceler le motif d'origine.

Un bureau tout en métal, peint en gris et passablement écaillé, se trouve au milieu de la pièce exactement. L'édition de la veille d'El Mercurio y gît sur un coin. Une boîte métallique grise et couverte de rayures, destinée au classement de cartes fiches, y est posée, le couvercle ouvert. Il contient plusieurs centaines de cartes jaunies et écornées, quelques-unes tournées en biais pour servir de signets. Son clapet fermé, un téléphone clamshell Motorola qui sert en lieu et place de téléphone fixe, clignote à intervalles réguliers. Un gobelet en papier Dunkin Donuts avec à l'intérieur plusieurs stylos Bic noirs et deux cigares cubains Bolivar Coronas Gigantes est posé périlleusement près du rebord du bureau. Un briquet Zippo et des emballages de chewing-gum Brooklyn Bridge complètent le tableau. C'est plus que des bouts de ficelles mais International Sentries à l'air de se gérer avec pas grand chose.

Derrière le bureau une fenêtre jaunie, ouverte à moitié, donne sur un vis-à-vis très rapproché. La fenêtre en face est fermée, le rideau crasseux et froissé de manière exagérée, en berne. Deux chaises métalliques sur roulettes, du même acabit que le bureau, sont placées devant et derrière celui-ci. Les rembourrages des coussins des chaises sont complètement éventrés. À gauche, un lit de camp plié est posé contre un mur, des bouts de drap débordant tous azimuts. Une corbeille en paille, qui fait tache parmi les meubles métalliques, sert de récipient à deux canettes de Coca et un sachet McDo. Dans un coin, une pile d'une dizaine de livres de poche est posée par terre, Ficciones de Jorges Luis Borges (en édition BCP Spanish Texts1) trône sur le haut. À droite une porte fermée donne sans aucun doute sur le WC à en croire le gargouillement de chasse tirée qui émane de l'autre côté.

Après une pause ponctuée par un bruit de lavabo, la poignée de la porte s'agite bruyamment en faisant des quarts de tour répétés. La porte se coince et puis s'ouvre en émettant un léger grincement. Une main gantée apparaît. Elle tient un PalmPilot.
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1:The book is part of the BCP Spanish Texts series, designed to meet the needs of the fast-growing A-Level and undergraduate markets for texts in the Spanish language. Each text comes with English notes and vocabulary, and with an introduction by an editor with an expert knowledge both of the work and of the literary and cultural context in which it was produced.

September 30, 2004

I'm just not a people person

Cette populace, clopin-clopant, bredouillante et hébétée, la main éternellement tendue pour mendier quelque allocation et qui, sans vergogne, la ramène à la bouche en couinant, "c'est pour manger M'sieur, c'est pour manger." Friande d'assistanat, entassée dans ses clapiers à lapins, toujours à exalter sa propre bassesse, à revendiquer le privilège de se vautrer aux frais d'autrui, et à exiger que son statut de victime soit transformé en droit universel. Préservons-nous de la tyrannie de ces faiblards.

August 20, 2004

Périph'

5H30.

Un imposant calme trompeur s'empare de Paname dans le bref intervalle immiscé entre la nuit profonde et l'aurore. La capitale, nettoyée de ses piétons, cède provisoirement l'ensemble de son bitume aux présences mécanisées et le moindre bruit de pas brise le frêle silence. L'attente d'un taxi est accentuée par le grésillement d'un réverbère électrique.

Le taxi arrive en trombe, dans le sens opposé, en face de la tête de station. Je balance mon barda à l'arrière côté conducteur et je me cale dans le siège côté passager.

- Bonjour. Roissy, s'il vous plait. Terminal 2D.

Le conducteur me regarde dans son rétroviseur et, pour tout acquiescement, esquisse un hochement de la tête avant de démarrer. En route !

Nous sommes arrêtés à un feu rouge dans le nouveau quartier habité par le Ministère de la Finance, SAP, et divers groupes internationaux. Tout est lisse, inerte, d'une pureté javellisée. A croire que l'endroit est passé au Kärcher par le froid sec de ce matin hivernal plus que rude. Des constructions toutes neuves, nouvellement sculptées et d'apparence vierge, inondent de leurs éclairages un macadam qui a à peine servi.

Au coin de la rue Louis Weiss, un intrus quelque peu saugrenu, sous forme d'un vieux troquet récalcitrant pris en sandwich entre deux édifices immaculés, squatte l'ultime emplacement suranné encore indemne dans ce carré de maisons. Les constructions de chaque côté tentent d'évacuer ce résidu sombre par la seule blancheur de leur présence fluorescente.

Nous franchissons la passerelle qui surplombe les lignes SNCF et RER. Côté passager, les projecteurs font jaillir des mirages sur les rails ferroviaires qui tracent des arabesques argentées vers la banlieue Sud. En bas de la rue, le complexe MK2, citadelle post-moderne éclatante de verre et d'acier, nous fait son cinéma.

Pont de Bercy. Lampadaires (côté Seine) et réverbères (côté Métro) défilent en chapelets flous. Les arcades façon aquéduc coiffent un trottoir sillonné par un chemin pour cyclistes. Au-dessus, le premier métro direction Nation rugit dans un vacarme de ferraille.

On vire à droite devant le palais néo-aztèque du Centre Omnisport de Bercy pour emprunter le quai du même nom. Sur l'autre rive de la Seine, les énormes stèles de la TGB, noires comme l'ébène et parsemées de points scintillants troubles, se haussent derrière les péniches, tapissant le fleuve d'un reflet glauque.

Du côté de l'ancien emplacement des Grands Moulins de Paris, je peux discerner des grues de construction. Elles sont à peine perceptibles contre le ciel de plomb airbrushé aux teints 'fin du monde'. Leurs contours se dégagent grâce aux phares stroboscopiques d'un violet fluo qui pulsent en continu comme pour accompagner la cadence d'une activité industrieuse. Pourtant, le travail est stoppé net depuis la tombée de la nuit. Les grues désarticulées restent immobiles, happées dans diverses postures telles un ballet interrompu en pleine séance.

On quitte le quai de Bercy en montagnes russes. La route pique violemment pour ensuite grimper à côté d'une baleine grisâtre naufragée qui frôle l'échangeur. Ci-gît le Centre Commercial de Bercy. Des logos de marque tout en couleurs primaires se levent dans le ciel devenu firmament tapissé d'enseignes à neon qui fardent l'éther de leur maquillage bon marché.

Sur le périph', la chaussée file à toute vitesse effleurant l'orée de la talibanlieue.

A la porte de Bagnolet, la bretelle vers l'autoroute A3 monte en pente raide vers le ciel et nous sommes emportés par un pont aérien éclairé par un jour artificiel généré par les lampes à sodium qui balaient l'obscurité. L'A3 contourne ainsi le no man's land planqué en contrebas.

La ligne droite vers Roissy démarre véritablement.

L'asphalte de l'A3 se transforme en tapis volant à tombeau ouvert, slalomant entre les barrières anti-bruit qui flanquent la route.

Une énorme bâtisse surgit côté droit. HLM d'une dizaine d'étages, la façade est ondulée tout en largeur comme pour mieux épouser les cambrures de l'autoroute et l'immeuble est chapeauté par un énorme panneau lumineux chantant les louanges d'un constructeur informatique. Quelques lumières à l'intérieur témoignent de l'activité matinale des premiers éveillés. A l'extremité Sud aux étages supérieurs, les rebords des fenêtres fraîchement léchés par le carbone et les vitres explosées trahissent le labeur d'un incendie récent.

Voyant la route devant nous dégagée, le chauffeur appuie sur le champignon. En mettant le turbo, nous abandonnons ces quartiers qui turbinent au rythme des allocs pour pénétrer dans un secteur boisé, le véhicule effectuant un plongeon dans une forêt noire.

Un peu plus loin le bahut file sous une passerelle dont la façade nous offre une fresque en graffiti peinte à la bombe. Il s'agit d'un Bugs Bunny. La tête couronnée, il porte une robe de monarque à col de fourrure. Le bidextre Bugs tire dans le tas avec ses deux AK-47, le visage hilare fidèle au style de la grande époque Chuck Jones. Bravo l'artiste.

L'apparation de Bugs nous signale que nous quittons la lieueban sinistre pour reprendre pied bientôt en contrées civilisées. Les panneaux routiers y vont de leur compte à rebours sous forme d'abécédaire énumerant les terminaux aériens de Roissy.

August 10, 2004

Au régal des vermines

Pakistan Times 2004-07-23:

Gaza City: Two Palestinians have been killed in a missile attack in Gaza City. One of the dead included a leader of the armed wing of the Islamic Jihad, the radical movement said.

Witnesses say an Israeli helicopter fired a missile into a car cutting the vehicle in two in the Zeitun area of Gaza City.

The district is known as a stronghold of the actvists, who have been frequently targeted by Israeli forces. Palestinian medics said a third person was wounded."


Il a eu le temps de voir le projectile faire une cabriole de cirque avant de pulvériser son pick-up.

L'impact frontal l'a happé dans sa posture de caïd.

Pris dans une nasse tissée à partir des fissures de ce qui reste de la vitre arrière, il crachote des cailloux de sang, autant de pierres précieuses constituant son obole pour paver le sentier de la paix.

La déflagration a entrelacé un morceau de tôle froissée avec le tissu brûlé de son keffieh, lui façonnant une couronne. Sa tête ainsi ceinte, il trône dans son épave dans l'attente des secours humanitaires qui feraient mieux de lui faire fausse route.

Autour de lui, des mains furtives et rapides telles un grouillement de blattes picorent les lambeaux de chair sur les dépouilles de ses compagnons de route.

A l'hôpital, sur le terrain fertile des bandes de gaze à côté de sa bouche, une perle de sang s'étoile, jouxtant ses lèvres boursouflées et écarlates qui se séparent. Il pousse son dernier borborygme.

Sur les bandes de gaze à côté de sa bouche.

Les bandes de gaze...

-- Ah.